• Yanik Comeau

«Les Morts» d’Alexis Martin: D’entre les vivants

Dernière mise à jour : nov. 16

par Yanik Comeau (Comunik Média/ZoneCulture)


Avec Animaux en 2016 puis Bébés en 2019, le tandem Alexis Martin et Daniel Brière, inspirés par leurs profs de Conservatoire qui leur disaient «ne jouez jamais avec des animaux ou des bébés, ils vont vous voler votre focus», ont vu là une fascinante piste d’exploration sur la présence en scène. Avec Les Morts, troisième volet de ce chantier, ce sont les esprits, les présences éthériques qui sont explorées de manière beaucoup moins «plancher des vaches», beaucoup moins «besoins primaires» que dans les deux premiers spectacles.



Dans ce solo qui n’en est pas tout à fait un, un solo qui s’apparente par moments à ceux de Robert Lepage mais en plus modeste («on n’est pas riches,» dira Alexis Martin), l’interprète interagit avec des voix, des spectres et même une tante qui arrive vers la fin et qui – on ne se l’explique pas tout à fait, mais ce n’est pas nécessaire non plus – semble plus jeune que notre narrateur/personnage principal. Peut-être parce qu’ici, le temps n’a plus la même signification ? La vie et la mort se confondent ?



La prémisse de départ est toute simple, typique des œuvres d’Alexis Martin qui combinent toujours une simplicité désarmante et une virtuosité linguistique, plusieurs brins d'humour, oscillant entre poésie du quotidien et prouesses de la langue. Avec Les Morts, Alexis Martin se permet plus que jamais de belles envolées poétiques qui bercent, comme s’il voulait, tout en racontant une histoire toute simple (présentée au tout début par une vidéo magnifique dans laquelle on voit l’interprète déambuler dans les rues de Montréal au son de sa propre narration, racontant qu’il a été témoin d’une voiture qui a heurté un chien, du souffle qui a quitté l’animal et comment il s’est retrouvé devant la maison de son enfance maintenant habitée par sa tante, sa chambre de petit garçon devenant ensuite un terrain fertile pour les souvenirs, les remémorations, les réminiscences, les visitations), dire doucement à tous ceux qui l’ont quitté (un ami athée, entre autres, de qui il a parlé en entrevue, des membres de sa famille, la biologique et la théâtrale qui comprend ses amis et mentors disparus, Jean-Pierre Ronfard et Robert Gravel) qu’il les sent toujours, qu’ils sont toujours là et que, bien qu’il soit parfois perturbé par leurs visites, il ne voudrait pas qu’ils ne soient plus là complètement.



Jouant à la fois avec sa propre narration préenregistrée, la musique envoûtante d’Alexander McSween (que j’aime cet artiste !), l’enveloppe sonore de Sylvain Bellemare, les projections créées par Lionel Arnould dans l’environnement à la fois hyperréaliste et surnaturel conçu par Karine Galarneau et les éclairages magiques de Renaud Pettigrew, Alexis Martin semble se laisser lui-même porter, bercer par ses propres mots, ayant atteint un niveau de confort et de précision dans ce spectacle, comme s’il l’avait déjà joué 50 fois. C’est impressionnant !



Bien qu’on se perde parfois dans le récit et qu’on gagnerait sans doute à lire ce beau texte presqu’autant qu’on gagne à le voir et à l’entendre, qu’on ait envie par moments de glisser avec le personnage dans un demi-sommeil pour se laisser bercer nous aussi par les mots et les morts d’Alexis Martin, on est surtout si heureux d’être là avec lui, comme une communion au théâtre, à la vie, d’entre les vivants et les morts. Un cadeau post-pandémie même si personne n’aurait pu prévoir qu’il en serait ainsi.



Les Morts d’Alexis Martin Idée originale : Alexis Martin et Daniel Brière Mise en scène : Daniel Brière Assistance à la mise en scène : Alexandra Sutto Avec Alexis Martin Scénographie : Karine Galarneau Costumes : Claire Geoffrion Accessoires : Alain Jenkins Éclairages : Renaud Pettigrew Musique : Alexander MacSween Vidéo : Lionel Arnould Intégration vidéo : Pierre Laniel Conception sonore : Sylvain Bellemare Régie : Jasmine Kamruzzaman Production : Nouveau Théâtre Expérimental en accompagnement avec Écoscéno Du 12 octobre au 6 novembre 2021 (50 minutes sans entracte) Mardi, mercredi, vendredi à 20h, jeudi à 19h, samedi à 16h Espace Libre, 1945, rue Fullum, Montréal Réservations : 514-521-4191 Information : https://espacelibre.qc.ca/evenement/les-morts/

Photos: Marlène Gélineau Payette

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