• Yanik Comeau

Théâtre: «Vania et Sonia et Macha et Spike» de Christopher Durang: Clin d’œil, cher Tchekhov!

Dernière mise à jour : 6 mai

par Yanik Comeau (Comunik Média / ZoneCulture)

Alors que débute aussi cette semaine (quel hasard!) l’hommage de Michel Tremblay à Tchekhov au TNM, le Rideau Vert peut enfin présenter la satire clin d’œil à Tchekhov Vania et Sonia et Macha et Spike de Christopher Durang, louangée lors de sa création sur Broadway en 2012 et reportée quelques fois ici à cause de la pandémie. Auteur à l’humour absurde délicieux pour les uns, douteux pour les autres, Durang figure parmi les grands auteurs de comédie queer, à mon avis. Je suis fan depuis que le Quat’Sous a présenté Névrose à la carte (Beyond Therapy) en 1988.



Avec Vania et Sonia et Macha et Spike (pourquoi ne pas ajouter Nina and Cassandra tant qu’à proposer un horrible titre qui fera qu’on mélangera l’ordre chaque fois qu’on arrivera pour le dire, petit coquin!), Christopher Durang n’a rien perdu de son talent pour les répliques cinglantes et hilarantes et l’adapte à cette famille tchekhovienne un peu tout croche, un frère et deux sœurs dont une adoptée qui, comble d’ironie, ont eu des parents professeurs de littérature qui leur ont donné des prénoms tchekhoviens et ont planté des cerisiers autour de la maison familiale. Bien ancrée dans la modernité, la pièce multiplie les clins d’œil à l’auteur médecin russe sans pour autant aliéner les spectateurs qui ne le connaîtraient pas ou moins. À ce propos et à tous les niveaux, la traduction de Maryse Warda mérite de sérieuses louanges. D’ailleurs, à ce niveau de virtuosité, c’est presque sacrilège de parler que de traduction. On a droit ici à une adaptation finement ciselée où les références culturelles sont savamment remplacées pour garantir les rires sans jamais tomber dans la facilité ou la mièvrerie. Le rythme est impeccable, les mots brillamment choisis.



La mise en scène de Marc St-Martin (fidèle comédien, chanteur, imitateur virtuose des Revue et corrigée annuelles) est complètement au service du texte comme il se doit. On sent le bonheur pur dans lequel l’équipe a dû travailler et ce plaisir contagieux relève généralement du capitaine du bateau. Ce dernier a un équipage de rêve à bord. Après avoir été complètement bouleversant dans le presque-solo Rita au désert d’Isabelle Leblanc avec l'Opsis au Quat’Sous plus tôt cette saison, Roger La Rue compose un Vania désabusé, résigné à sa petite vie de gai de campagne sans vie sexuelle, à la fois drôle et touchant. Sylvie Léonard est savoureuse et excessive à souhait sans tomber dans l'excès en comédienne riche et célèbre «qui se prend pas pour un 7Up flat», formidable contraste avec sa vieille Duchesse d’York dans Les Reines de Chaurette au TNM à l’automne. Tout aussi «tripatives», Joëlle Paré-Beaulieu (improvisatrice géniale à la LNI, déchirante dans Six degrés de Simon Boulerice à la télé et redoutable dans Manuel de la vie sauvage chez Duceppe en début de saison) est aussi délirante que la psychologue de Luce Guilbault dans Névrose à la carte (souvenir impérissable!) et Rebecca Vachon contraste à merveille sa Nina aspirante comédienne pétillante à son Irina des Trois Sœurs au TNM. Pour sa part, Alex Bergeron, qui se révélait magistralement dans La Métamorphose de Kafka au Théâtre Denise-Pelletier au début de la saison, prend clairement son pied à jouer le séduisant et très sexué exhibitionniste Spike. Quel acteur! (Pas Spike, Alex! Spike est plutôt minable.) Mais c’est sans aucun doute Nathalie Mallette, dans le rôle de Sonia, à qui Durang et Maryse Warda offrent la plus grosse part du gâteau avec un feu roulant de répliques assassines qui déclenchent l’hilarité. La comédienne est en feu et on se régale de cette «vieille fille» frustrée, jalouse de sa sœur vedette qui finira néanmoins par trouver un petit brin de bonheur.




Tout ce beau monde évolue dans un décor original de Pierre-Étienne Locas et des costumes colorés de Cynthia Saint-Gelais.




Bien sûr, les questions de chamboulements de calendrier ont sans doute joué dans le fait que Vania et Sonia et Macha et Spike ait finalement atterri en fin de saison mais Denise Filiatrault n’aurait pas pu mieux tomber pour clore la saison sur une note de fraîcheur qui annonce l’été. Un délice à ne pas manquer!



Vania et Sonia et Macha et Spike de Christopher Durang

Traduction et adaptation : Maryse Warda

Mise en scène de Marc St-Martin

Assistante à la mise en scène: Marie-Hélène Dufort

Avec Alex Bergeron, Roger La Rue, Sylvie Léonard, Nathalie Mallette, Joëlle Paré-Beaulieu et Rebecca Vachon

Décors: Pierre-Étienne Locas

Costumes: Cynthia Saint-Gelais

Éclairages: Cédric Delorme-Bouchard

Musique: Christian Thomas

Accessoires: Alain Jenkins

Maquillages et coiffures: Jean Bégin

Une production du Théâtre du Rideau Vert

Du 3 mai au 4 juin 2022 (1h40 sans entracte)

Théâtre du Rideau Vert, 4664, rue Saint-Denis, Montréal

Réservations: 514-844-1793

Photos : David Ospina

19 vues0 commentaire