• Yanik Comeau

Théâtre: «Le Fils» de Florian Zeller: La fragilité du mental

par Yanik Comeau (Comunik Média/ZoneCulture)

Considéré, avec Yasmina Reza dont le Rideau Vert montait ART pendant sa saison 2018-2019, comme «le meilleur dramaturge français» par L’Express, Florian Zeller oscille sans cesse entre comédie (Une Heure de tranquillité présentée chez Duceppe y a quelques années, Le Mensonge) et drame (dans le sens de tragédie), particulièrement avec sa trilogie, Le Père, La Mère et Le Fils, cette dernière présentée ces jours-ci au Rideau Vert, retour très attendu sur scène de Vincent-Guillaume Otis après six ans de quotidienne télé. Le projet, piloté par René Richard Cyr, qui en est à sa quatrième collaboration avec le comédien après la création de La Chanson de l’éléphant de Nicolas Billon, Beaucoup de bruit pour rien au TNM et Minuit chrétien chez Duceppe, lance avec force la saison du théâtre dirigé par Denise Filiatrault.



Espérons qu’on pourra éventuellement voir aussi Le Père (que Zeller a adapté et réalisé lui-même en anglais pour le cinéma avec le puissant Anthony Hopkins et la sublime Olivia Colman, la reine dans The Crown) et La Mère mais pour l’heure, c’est le troisième et dernier volet de la trilogie que René Richard Cyr a légèrement adapté pour le public québécois. Une pièce dans laquelle on traite de culpabilité des parents face à leurs enfants. Lorsqu’on se sépare, que l’on brise la famille, quelles sont les conséquences sur les enfants? On peut se leurrer que ce sera mieux pour l’enfant parce qu’on n’est plus heureux ensemble mais… n’est-ce pas là une tentative de déculpabilisation alors que dans la réalité… ?



Ainsi, les parents de Nicolas (la jeune recrue Émile Ouellette fraîchement gradué de l’École Nationale de Théâtre et qui fait une entrée fracassante, un sans-faute bouleversant, dans la cour des grands) plongent dans les bas-fonds de la culpabilité quand leur séparation semble être la bougie d’allumage du profond plongeon de leur fils dans la dépression. C’est peut-être le père (joué avec puissance et nuance par Vincent-Guillaume Otis) qui a le plus à se reprocher, lui qui a «brisé la famille» en refaisant sa vie – et une nouvelle famille – avec sa nouvelle amoureuse. Et malgré la présence de la mère et de cette nouvelle amoureuse, la pièce est d’abord et surtout un duel d’acteurs.



La spirale du fils – qui prendra parfois des airs de montagnes russes parce que oui, il y a des remontées par moments – plonge aussi le public dans une histoire qui nous guette tous. De près ou de loin, encore plus depuis et pendant la pandémie, les problèmes de santé mentale sont devenus omniprésents. Et notre incapacité à reconnaitre ou à vouloir reconnaitre leur importance ou leur profondeur aussi. Le texte de Zeller le démontre habilement.



La scénographie minimaliste mais efficace de Pierre-Étienne Locas, les éclairages du maître Claude Accolas et la musique troublante de Michel Smith, ajoutent à la direction d’acteurs de René Richard Cyr.


À la fin de la pièce, le public est sidéré, complètement déstabilisé par le revirement de situation que propose l’auteur habile. À un tel point que, le soir de la première, à discuter avec quelques spectateurs, on en venait à la conclusion qu’une minute de silence aurait été de rigueur avant que le public salue la distribution avec ses salves d’applaudissements. Un luxe qu’on ne se permet pas parce que le silence, comme le deuil et la santé mentale, est tabou et crée un malaise qu’on préfère rapidement mater.


Le Fils de Florian Zeller

Mise en scène et adaptation québécoise: René Richard Cyr

Assistante à la mise en scène: Pascale D’Haese

Avec Stéphanie Arav, Sylvie De Morais-Nogueira, Vincent-Guillaume Otis, Émile Ouellette, Frédéric Paquet et Charles-Aubey Houde

Scénographie: Pierre-Étienne Locas

Éclairages: Claude Accolas

Costumes: Sylvain Genois

Musique: Michel Smith

Accessoires: Karine Cusson

Maquillages et coiffures: Jean Bégin

Une production du Théâtre du Rideau Vert

Du 27 septembre au 29 octobre 2022 (1h35 sans entracte)

Théâtre du Rideau Vert, 4664, rue Saint-Denis, Montréal

Réservations: 514-844-1793

Photos : David Ospina

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