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«L’État» de Normand Canac-Marquis: Pour une dernière fois, avant de m’en aller

Mis à jour : 8 oct. 2019

par Yanik Comeau (Comunik Média) Au fil des années, Normand Canac-Marquis nous a habitués à des textes de théâtre – et de télé aussi – qui traitent d'enjeux signifiants. En 1988, La Manufacture, dans sa minuscule ancienne Licorne, celle du boulevard Saint-Laurent, présentait le déroutant mais fascinant Syndrome de Cézanne avec le non moins captivant Robert Lalonde dans le rôle principal. Déjà Canac-Marquis habituait le spectateur à des dialogues fins, riches, et à une intrigue aux couches multiples. Encore avec Mémoire vive et Leitmotiv, deux productions du Théâtre Les Deux Mondes, l’aventure n’était pas linéaire pour le spectateur qui devait faire confiance et accepter de se laisser porter par un auteur qui savait ce qu’il faisait.


À la première montréalaise de sa nouvelle pièce, L’État, mettant en vedette encore Robert Lalonde, cette fois-ci dirigé par Martine Beaulne, assis à côté du directeur artistique de Théâtre Denise-Pelletier dans la salle Fred-Barry, celui-là même qui mettait en scène Louise Laprade dans La Déposition d’Hélène Pedneault dans la minuscule salle rue Clark du premier Espace GO pendant que Lorraine Pintal signait la mise en scène du Syndrome de Cézanne, je savais que j’assistais à quelque chose de spécial, d’historique en quelque sorte, une nouvelle pièce bien plantée dans son époque,… et présentée en pleine campagne électorale. Ça ne s’invente pas. Il y a de ces hasards qui n’en sont pas.



L’État, créée au Théâtre La Rubrique de Jonquière au printemps dernier et reprise (même production) jusqu’au 12 octobre ici, raconte l’histoire de la journaliste Solange Speilmann (Louise Laprade) qui doit livrer son éditorial pour la dernière édition papier du quotidien L’État. Elle est excentrique, elle est capricieuse, elle n’est pas facile, un peu sauvage, un peu brouillonne. Elle a habitué son rédacteur en chef, son ancien mari, François, à des deadlines non respectés, des textes géniaux, drôles, appréciés des lecteurs, mais gribouillés à la main sur du papier douteux, billets qui devront être tapés par Roxanne, la secrétaire-réceptionniste du journal. Et comme dans toutes les pièces de Normand Canac-Marquis, on en apprendra de plus en plus, au compte-gouttes, sur cette femme dont le secret risque d’éclater au grand jour et coûter l’élection au futur Premier Ministre qui pourrait être exactement ce dont le Québec a besoin après avoir enduré un parti corrompu par trop d’années au pouvoir.


C’est que l’actuel ministre de la Sécurité Publique menace de dévoiler l’aventure que Solange a eue avec le chef de l’opposition au début des années 70 et que cette indiscrétion pourrait coûter l’élection à cet homme perçu comme celui qui sauvera la nation d’un autre quatre ans de morosité. Alors cet éditorial ? Solange a déchiré celui qui allait plaire à ses lecteurs fidèles qui la trouvent intéressante, drôle, divertissante… et a écrit un papier dans lequel elle passe au confessionnal et se fait kamikaze. Mais que décidera le rédacteur en chef qui retient les presses depuis des heures ? Publiera, publiera pas… ?



Habilement tournée et brillamment tricotée avec une B story touchante qui implique l’attachante réceptionniste et une artiste-peintre mandatée pour restaurée une murale historique dans le hall d’entrée des bureaux du journal, jeune femme qui rappelle à Solange sa fille morte il y a trois décennie, la pièce présente des personnages riches et plausibles plongés dans une intrigue aux enjeux multiples. Encore une fois, on se délecte des dialogues poétiques et finement roulés auxquels Canac-Marquis nous a habitués.



La distribution est éclatante et dirigée de mains de maître par Martine Beaulne, celle-là même qui nous a donné des productions mémorables comme Les Muses orphelines et Le Chemin des Passes-Dangereuses de Michel Marc Bouchard chez Duceppe et l’Albertine en cinq temps de l’Espace GO qu’André Melançon a transposée à l’écran. Louise Laprade est au sommet de sa forme dans le rôle de cette ancienne hippie plus ou moins sortie des années 60. Elle est tellement comme un poisson dans l’eau qu’on n’a tout simplement pas l’impression qu’elle joue. Robert Lalonde, après son excellente prestation dans La Mouette moderne Cr#&# d’oiseau cave aux côtés de la redoutable Danielle Proulx à La Licorne l’an dernier, accote la grande Louise dans un duel ludique par moments, intense par d’autres. Les comédiennes saguenéennes Josée Gagnon (dans les rôles des deux Maude) et Monique Gauvin (en Roxanne) sont tout aussi excellentes, drôles et touchantes à la fois.


Encore une fois, Claude Poissant nous régale avec son choix d’une production fraîche, contemporaine, politique (mais à peine), mémorable.


L’État de Normand Canac-Marquis Mise en scène: Martine Beaulne Avec Josée Gagnon, Monique Gauvin, Robert Lalonde et Louise Laprade Une production du Théâtre La Rubrique (Jonquière) Du 24 septembre au 12 octobre 2019 (1h10 sans entracte) Salle Fred-Barry (Théâtre Denise-Pelletier), 4353, rue Sainte-Catherine, Montréal Réservations : 514-253-8974

Photos: Patrick Simard

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