• Yanik Comeau

«Les Larmes amères de Petra von Kant» de Rainer Werner Fassbinder: Que l’on m’aime!


par Yanik Comeau (ZoneCulture / Comunik Média)


Écrite en 1971 et adaptée au cinéma l’année suivante par son auteur, Les Larmes amères de Petra von Kant est une œuvre phare de la théâtralité moderne, une œuvre incontournable de la dramaturgie allemande du 20e siècle. Et Petra, comme les grands personnages féminins de la tragédie grecque et de la tragédie classique, figure sur la bucket list de plusieurs comédiennes. Malheureusement pour les envieuses, il semble avoir voulu attendre Anne-Marie Cadieux pour refaire surface sur les planches du Québec.



Comme la majorité des œuvres de Rainer Werner Fassbinder, un des auteurs et cinéastes les plus controversés de sa génération, mort d’une overdose accidentelle de cocaïne peu de temps après avoir terminé son dernier film Querelle inspiré du roman de Jean Genet au début des années 80s, Les Larmes amères est une pièce noire, excessive, acerbe, dégoulinante de sexe décadent et d’abus en tout genre.



C’est la rencontre d’une créatrice extravagante et d’une jeune ambitieuse qui sera facilement séduite par l’opulence et les opportunités que pourraient lui apporter une relation amoureuse brûlante avec celle qui ne demande pas mieux que de tout mettre aux pieds de la nouvelle venue en échange d’un peu d’amour, d’une solitude à combler. Le coup de foudre sera sans merci, les premiers émois fulgurants, l’amour puissant pour ne pas dire étouffant. Mais le temps d’une ellipse, il sera déjà devenu ordinaire pour la jeune Karin qui veut continuer à profiter de la vie d’amante jetset sans pour autant redonner à la relation.



Bien que les scènes charnelles et les démonstrations amoureuses entre Petra et Karin soient rapidement évacuées, Sophie Cadieux, dans le rôle de la seconde, dégage une énergie sensuelle qu’on a peu vue chez elle avant. Elle se fond de façon épatante dans ce rôle complexe, riche, fascinant. Ceux qui croiraient que les rôles qui gravitent autour de Petra s’effacent dans l’ombre du personnage titre seront confondus. Sophie Cadieux est tout aussi puissante qu’Anne-Marie et donne à sa partenaire toutes les nuances et toutes les couleurs dont elle a besoin pour briller sans pour autant céder toute la place.

Dans un rôle muet extrêmement bien réussi, captivant et touchant à la fois, Lise Castonguay incarne la gouvernante Marlene de façon magistrale, donnant une véritable classe de maître dans l’art de la retenue et de la subtilité.


La mère de Petra, incarnée par la sublime Patricia Nolin, sa fille, jouée par la non moins excellente Marianne Dansereau, et sa cousine Sidonie (rafraîchissante Florence Blain Mbaye) s’ajoutent et reflètent les différentes facettes de la complexe Petra.



Au milieu de tout ça, dans un décor d’un rouge vif pensé par Odile Gamache qui rappelle à la fois l’époque Mad Men des années 60s et l’extravagance du modernisme criard que recherchaient les extravertis du début des années 70s (j’ai eu des flashs d’Andy Warhol), Anne-Marie Cadieux arrache son cœur – et les rideaux ! – dans un numéro d’actrice qui ne fait pas dans la dentelle. Le personnage n’a pas limites, pas de contrôle, pas d’emprise sur ses sentiments et la comédienne s’en donne à cœur joie, ne craignant pas – mais assumant à bras-le-corps – les excès.


La mise en scène de Félix-Antoine Boutin peut donner l’impression d’être dénudée de subtilité et de précision, mais sa direction d’acteurs prouve le contraire.

Les Larmes amères de Petra von Kant est une œuvre incontournable qu’il fait bon voir dans le théâtre montréalais tout désigné pour Fassbinder: notre Théâtre Prospero. Espérons que cette exploration du bad boy allemand se poursuivra.



Les Larmes amères de Petra von Kant de Reiner Werner Fassbinder Traduction: Frank Weigand Adaptation: Gabriel Plante Mise en scène: Félix-Antoine Boutin Avec Florence Blain Mbaye, Anne-Marie Cadieux, Sophie Cadieux, Lise Castonguay, Marianne Dansereau et Patricia Nolin Une production Dans la chambre et Théâtre du Trillium Du 19 mars au 6 avril 2019 (1h30 sans entracte) *** Supplémentaire samedi le 6 avril à 20h30 Théâtre Prospero – salle principale, 1371, rue Ontario Est, Montréal Renseignements : 514-526-6582 – theatreprospero.com

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