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  • Yanik Comeau

«Consentement» de Nina Raine: Avocats du Diable

Mis à jour : 6 juil 2019


par Yanik Comeau (ZoneCulture/Comunik Média)


Rompant sérieusement avec une tradition vieille de quelques décennies, les nouveaux directeurs artistiques de Duceppe, Jean-Simon Traversy et David Laurin, ont choisi d’offrir une pièce plus grave, du théâtre «engagé» pour la période des fêtes, contrairement aux comédies auxquelles on a été généralement habitué (du boulevard enlevant mais pas toujours heureux aux plus touchantes de Michel Tremblay ou Norm Foster). Leur choix s’est donc arrêté sur Consentement, une toute nouvelle pièce de la britannique Nina Raine créée en 2017 et déjà traduite et présentée chez nous dans l’urgence provoquée par le mouvement #metoo, donnant à l’auteure des allures de visionnaire divinatrice.



Bien que la pièce aborde clairement le consentement et que ce serait sérieusement gênant si elle ne le faisait pas étant donné son titre, il reste que le consentement sexuel, les obstacles auxquels se butent les victimes devant la justice et les agressions sexuelles sont néanmoins relégués aux B Stories comme on le dit dans le jargon de la scénarisation cinématographique. Consent traite beaucoup plus d’infidélité dans le couple et de difficultés maritales liées au syndrome postpartum et à l’arrivée des enfants dans un ménage que du «non, ça veut dire non» ou de «ne pas dire non, est-ce dire oui?».



Qu’à cela ne tienne, malgré quelques maladresses de la part de la traductrice Fanny Britt, la pièce de Raine est une œuvre dramatique bien construite, solide, percutante et provoquant la réflexion. Ces deux couples d’avocats et leurs amis qui, pendant un souper (ou deux ?) bien arrosé(s), échangent avec une désinvolture à scier les jambes sur les cas qu’ils doivent défendre, comme s’ils parlaient de personnages de fiction, comme s’il ne s’agissait pas de vraies personnes qui verront leurs vies brisées à tout jamais par ce que décidera la Justice avec un grand J après qu’ils auront présenté leurs plaidoyers, prendront bien du temps à trouver de l’empathie, de la compassion pour les victimes. On pourrait même dire que ce n’est que lorsqu’ils seront cocufiés qu’ils commenceront à faire preuve de sentiments quelconques!


On s’étonne par moments d’entendre les spectateurs rire à gorge déployée, hilarité provoquée par l’utilisation de mots vulgaires qui pourraient faire rire des bambins mais qui, dans le contexte lourd et dramatique de la situation, devraient plutôt provoquer l’horreur, la stupéfaction ou la surprise qui frôle le dégoût.

Néanmoins, dirigeant de main de maître une distribution exemplaire, Frédéric Blanchette, qui signait l’an dernier les mises en scène de Quand la pluie s’arrêtera chez Duceppe et au Trident ainsi que Trahison de Pinter au Rideau Vert, Amour et information de Caryl Churchill à La Licorne et Dans le champ amoureux de Catherine Chabot en reprise à l’Espace Libre et qui avait déjà attaqué du Nina Raine avec Tribus en 2014, se met tout autant au service du texte qu’au service de ses interprètes qui le lui rendent bien. Patrice Robitaille et Véronique Côté (que j’avais beaucoup aimée dans le Titus monté par Édith Patenaude et dans Quand la plus s’arrêtera ) forment un couple crédible, tout comme David Savard et Anne-Élisabeth Bossé. Rafraîchissant de retrouver Cynthia Wu-Maheux dans le rôle de Zara, une amie du couple Kitty-Edward, elle qui avait brillé de belle façon dans Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit la saison dernière, et Mani Soleymanlou qui en est à sa première présence chez Duceppe mais dont les textes, notamment Neuf [titre provisoire], connaissent des succès mérités. Marie Bernier, malgré qu’elle interprète les personnages les moins bien définis de la pièce, tire bellement son épingle du jeu, livrant une performance déchirante dans le rôle de Gayle.

Le décor majestueux de Marie-Renée Bourget Harvey se métamorphose en loft luxueux probablement dans une ancienne usine désaffectée (à la Griffintown ou Technopôle Angus), en hall d’entrée du Palais de Justice tout aussi bien qu’en salle de Cour. Il faut aussi souligner la musique de Mykalle Bielinski qui était de la distribution de Titus et à qui l’on fait de plus en plus appel pour des musiques originales de productions théâtrales qui s’en trouvent toujours enrichies.

Après l’épatante production de Des souris et des hommes, Duceppe propose une troisième pièce qui ne laissera personne indifférent et qui, assurément, s’inscrit dans un débat à l’échelle planétaire. Et contrairement à ce que pourraient sembler croire ces avocats parvenus et tristement déconnectés de leurs émotions (tout le monde a beau dire que l’auteure ne juge personne !), on ne réglera pas tout ça entre deux verres de rouge. Consentement de Nina Raine Traduction: Fanny Britt Mise en scène: Frédéric Blanchette Assistance à la mise en scène et direction de plateau : Andrée-Anne Garneau Avec Marie Bernier, Anne-Élisabeth Bossé, Véronique Côté, Patrice Robitaille, David Savard, Mani Saleymanlou et Cynthia Wu-Maheux. Décor : Marie-Renée Bourget Harvey Costumes : Jennifer Tremblay Éclairages : André Rioux Musique : Mykalle Bielinski Accessoires : Normand Blais Production de la Compagnie Jean Duceppe. 12 décembre 2018 au 2 février 2019 (durée : 1h55 sans entracte) **** Supplémentaire: Jeudi, le 31 janvier 2019 Théâtre Jean-Duceppe, Place des arts, Montréal. Billets: 514-842-2112 Photos : Caroline Laberge