• Yanik Comeau

Usine C hors les murs : Olivier Py et sa Miss Knife investissent le Lion d’Or

par Yanik Comeau (Comunik Média / ZoneCulture)


Le comédien, auteur et metteur en scène français Olivier Py, qui dirige le prestigieux Festival d’Avignon depuis trois ans maintenant, est de passage à Montréal ces jours-ci pour nous offrir son spectacle de cabaret Les premiers adieux de Miss Knife, une production des Visiteurs du Soir invitée par Usine C qui ouvre sa saison «hors les murs» en investissant le mythique Lion d’Or de la rue Ontario.



Miss Knife, c’est cette chanteuse qui se veut sulfureuse, en fin de carrière – peut-être ? – mais toujours en pleine possession de ses moyens, créée et incarnée par un Olivier Py travesti. Elle offre un tour de chant accompagnée de ses fidèles musiciens, les excellents et non moins complices Stéphane Lynch (piano), Olivier Bernard (saxophone et flûte), Julien Jolly (batterie) et Sébastien Maire (contrebasse), revêtant d’abord une robe longue à paillettes, une perruque blonde qu’elle balancera au plancher après quelques chansons sans aucune explication et des talons hauts pas trop hauts qu’elle gardera jusqu’à la fin.



La quelque vingtaine de chansons originales, dont toutes les paroles sont écrites par Py, sont tout à fait exquises, chacune en son genre. Bien que la majorité soit des clins d’œil à des classiques de la chanson française (on pense à Brel, à Brassens, à Barbara, à Juliette Greco, à Edith Piaf…), quelques-unes sont complètement loufoques, délicieusement irrévérencieuses comme le clou du spectacle (très bien choisi), Le Tango du Suicide qui fait crouler de rire et scandalise joyeusement, rappelant les chansons d’une de mes artistes françaises favorites, la pittoresque Juliette. Les musiques de Stéphane Lynch et Jean-Yves Rivaud empruntent au jazz, au blues, à Kurt Weill, à la chanson française traditionnelle, et servent merveilleusement bien les paroles souvent riches, parfois volontairement mélodramatiques ou carrément absurdes.



Olivier Py n’est pas seulement un acteur qui chante. C’est ce que l’on pourrait croire au début du spectacle. Un comédien qui prend plaisir à pousser la note et qui décide de se payer une gâterie. Mais c’est bien plus que cela. Son registre vocal impressionne. Plusieurs fois, lorsque Miss Knife s’enlignait sur une envolée qui allait s’avérer particulièrement vertigineuse, je me préparais au pire et à un cabotinage pour justifier le dérapage vocal, mais jamais – pas une seule fois – la voix n’a flanché ou cassé. Impressionnant !


Son interprétation sentie des chansons (tant dans les parodies ou les chansons volontairement «ridicules» que dans les pièces plus « sincères », plus touchantes, plus émotives) est également remarquable. Normal – me direz-vous – pour un acteur ? Peut-être, mais ça mérite néanmoins d’être souligné.


Le personnage de Miss Knife (le nom n’est pas sans rappeler la célèbre standard américaine Mack the Knife chantée par Louis Armstrong, Bobby Darin, Ella Fitzgerald, Frank Sinatra et tout autre crooner qui se respecte), selon son créateur, « représente tous les vécus de toutes les figures de femmes que j’ai rencontrées, admirées ou imaginées ». En effet, et c’est tout en son honneur, le personnage est fascinant et rappelle plusieurs grandes figures de la chanson, plusieurs grands personnages du showbiz, du monde du spectacle. J’ai pensé tour à tour à Dalida et à Guilda, bien sûr, mais aussi aux grandes chanteuses citées plus haut comme Barbara, Piaf et Greco. J’ai eu des relents de Yves Jacques incarnant la Comtesse de Tilly dans Les Feluettes de Michel Marc Bouchard, de Robert Lepage lorsqu’il se transforme en personnages féminins dans ses one-man shows, de Alan Cumming (surtout, mais Joel Grey aussi) dans le rôle du Maître de Cérémonies dans Cabaret, des incontournables reines de Broadway Elaine Stritch, Liza Minelli, Gwen Verdon et Chita Rivera… même de Marc Labrèche, parfois, dans les mimiques de certains personnages au fil des années.


Olivier Py est un grand interprète qui investit l’espace scénique et se donne aux spectateurs tout autant qu’à son personnage.


Mado Lamotte. Crédit : Jihef Portelance


Je m’en voudrais de ne pas parler de cette excellente idée que d’inviter, partout où Miss Knife passe en tournée, une drag queen locale pour participer au spectacle. Et que serait le night life montréalais sans la croustillante Mado Lamotte. Malgré le fait que j’anticipais avec crainte son entrée en scène au beau milieu du spectacle somme toute assez « classe » de la cantatrice française, notre Mado n’a pas déçu ou fait honte devant les invités d’honneur du Consulat Général de France présents à la première médiatique. Au contrairrrrrrrre ! Elle nous a fait honneur, malgré un drôle de commentaire (très Mado, il faut l’admettre) à propos du costume numéro 2 de Miss Knife (Ikea ? Vraiment ?), un étrange accoutrement de Pierrot multicolore à paillettes que j’aurais pu imaginer le Paillasson (Jean-Louis Millette) de la Ribouldingue vouloir revêtir un soir de gala ! Bien en voix, Mado nous a offert une délicieuse chanson originale sur son amant arabe qui veut toujours qu’elle lui prépare du couscous (!) et a partagé la scène avec Miss Knife pour un Padam Padam particulièrement réussi. De beaux, beaux moments… on en aurait pris davantage, mais bien sûr, dans un spectacle qui fait presque deux heures, il faut savoir s’arrêter un moment donné.


Mon seul bémol ? La façon que l’on nous vend le spectacle. «À l’occasion de ses adieux (auxquels personne ne croit), elle [Miss Knife] raconte cette vie passée sur les planches où elle a vécu d’art et d’amour.» Euh… non. Pas vraiment. Et pour moi, c’est là que le bât blesse. J’aurais voulu que l’auteur Olivier Py s’implique davantage dans l’écriture du spectacle. J’aurais voulu des monologues (même courts) entre les chansons, que Miss Knife se raconte entre les chansons pas seulement dans les paroles, qu’elle élabore sur l’art et les amours passées. J’aurais voulu qu’elle mentionne – au moins une fois – qu’elle nous faisait ses adieux, qu’elle prenait sa retraite, qu’elle se retirait de la scène. Le titre du spectacle n’est-il pas Les premiers adieux de Miss Knife, un peu comme ceux de Clémence DesRochers ou comme les «c’est mon dernier Bye Bye» de Dominique Michel ? Jamais il n’en est fait mention dans le spectacle et, étant donné la richesse du personnage et l’abondance de talent de son créateur et interprète, j’aurais souhaité plus de «théâtre» et moins de «chanson». Peut-être attendais-je quelque chose qui ressemblerait à La Duchesse de Langeais (la pièce solo de Michel Tremblay), entrecoupée de chansons ?


Cela étant dit, soyons clair : je n’ai pas boudé mon plaisir et si, un jour, Miss Knife revient avec ses deuxièmes adieux, je serai au rendez-vous. J’espère seulement qu’elle sera un peu plus «jasante», un peu plus «raconteuse», un peu plus «cœur sur la main» avec son public.


Les premiers adieux de Miss Knife Une soirée cabaret Textes (des chansons et des transitions): Olivier Py. Musique: Stéphane Leach et Jean-Yves Rivaud. Avec Olivier Py (chant), Julien Jolly (batterie), Olivier Bernard (saxophone et flûte), Sébastien Maire (contrebasse), Mado Lamotte (invitée spéciale). Une production Les Visiteurs du Soir. Au Lion d’Or jusqu’au 15 septembre 2017 présenté par Usine C (hors les murs)

Pour plus d’informations : http://usine-c.com/les-premiers-adieux-de-miss-knife

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