• Yanik Comeau

Saison théâtrale 2018-2019: Duceppe: Renouveau et fraîcheur dans la tradition

Mis à jour : 27 févr. 2019

par Yanik Comeau (Comunik Média/ZoneCulture)



Jean-Simon Traversy et David Laurin succèdent à Michel Dumont à la direction artistique de la Compagnie Jean Duceppe.


La Compagnie Jean Duceppe a été fondée en 1973, comme troupe itinérante qui s’était donné comme mandat de porter un théâtre populaire vers le public, une mission qu’elle remplissait en partie en faisant beaucoup de tournée. À l’époque, son fondateur, Jean Duceppe, dont le nom allait devenir synonyme de dynastie théâtrale, était déjà comédien et animateur vedette de la radio, du cinéma et de la télévision et avait déjà commencé à militer pour les droits des artistes et des Québécois tant comme Président de l’Union des artistes que comme fervent défenseur de la langue et de la nation québécoises. Avec deux pièces traduites de l’anglais, Mort d’un commis voyageur de l’Américain Arthur Miller et Charbonneau et le Chef du Torontois John Thomas McDonough, dans lesquels il tenait également les rôles principaux (Willie dans l’une, Duplessis dans l’autre), il allait devenir un des directeurs artistiques les plus couronnés de succès de notre jeune histoire culturelle.


Au moment de son décès des suites de complications liées au diabète en 1990, monsieur Duceppe avait déjà tout mis en place pour que son héritage lui survive et le surpasse, notamment avec un bail à long terme dans la salle Port-Royal de la Place des arts qui allait devenir le Théâtre Jean-Duceppe. De plus, son dauphin et fils spirituel, le comédien (auteur et traducteur aussi, ne l’oublions pas !) Michel Dumont, qui avait été son fils dans Mort d’un commis voyageur dès les débuts de la compagnie et qui avait toujours joué régulièrement chez Duceppe tout en se taillant une place de choix dans le cœur des téléspectateurs (et téléspectatrices !) du Québec avec des rôles comme celui d’Alain Robert dans Monsieur le Ministre, téléroman de Solange Chaput-Rolland, et celui de Gilbert Trudel dans Des Dames de cœur de Lise Payette, agissait déjà comme adjoint à la direction artistique, soutenu par deux des filles de monsieur Duceppe, Louise (directrice générale) et Monique (responsable du comité de lecture et assistante à la mise en scène et régisseure à l’époque). Pendant vingt-sept ans, monsieur Dumont allait poursuivre l’œuvre de monsieur Duceppe offrant au public un théâtre populaire, souvent très tourné vers les États-Unis (Simon, Miller, O’Neill, Williams, Mamet, Albee, Sibbald…) et vers l’Angleterre (Orton, Russell, Cooney, Wesker, Harwood, Shaffer…), mais faisant aussi – dans la mesure du possible – une place à la dramaturgie québécoise, aux reprises tout autant qu’aux créations de pièces de Dubé, Tremblay, Laberge, Maillet, Bouchard, Meunier-Saïa, Boucher, Lemieux, jusqu’à De La Chenelière, Brulotte, Galluccio, Gaudreault, Toupin, Boudreault…


Maintenant, Michel Dumont et les héritiers de Jean Duceppe, notamment son fils Gilles qui a rejoint la famille théâtrale il y a quelques années et assume la présidence du conseil d’administration, semblent avoir trouver de dignes successeurs en les personnes de Jean-Simon Traversy, 34 ans, et David Laurin, 32 ans. Pendant quelques années, on aurait pu croire que Denis Bernard allait naturellement succéder à Michel Dumont lui qui semblait être le dauphin de Dumont comme Dumont avait été celui de Duceppe, avant qu’il assume la direction de La Manufacture / La Licorne, un autre théâtre des plus dynamiques qui favorise la mise en valeur d’œuvres anglo-saxonnes tout autant que des créations de chez nous. Quand Michel Poirier a commencé à multiplier les mises en scène, traductions et adaptations chez Duceppe, on aurait pu croire que ce serait lui. Pendant un moment, voyant qu’ils commençaient à cumuler les mises en scènes chez Duceppe, on aurait pu croire que Frédéric Blanchette, Hugo Bélanger ou Frédéric Dubois allait succéder au trône. Mais toutes ces spéculations sont maintenant choses du passé et le tandem Laurin-Traversy arrive avec une première saison ancrée dans la tradition Duceppe tout en étant clairement tournée vers l’avenir.


Ainsi, la première saison des nouveaux directeurs artistiques, qui sera la quarante-cinquième de la compagnie, - et à laquelle le directeur artistique sortant a néanmoins contribué en programmant deux pièces (voir plus loin) – en sera une qui s’inscrit dans le renouveau, dans la fraîcheur, mais dans la bonne vieille tradition de théâtre anglo-saxon branché sur le public et les émotions. Cependant, autant ces dernières années, la famille prenait une place importante dans la majorité des pièces, curieusement, elle sera presque absente l’an prochain. Des thèmes sociaux graves, importants, résolument d’actualité prendront la place. Encore une fois, différent sans pour autant être complètement déstabilisant.


1. Oslo de J.T. Rogers



Du 5 septembre au 13 octobre, la saison débutera avec un thriller historico-politique de l’Américain J.T. Rogers traduit par le codirecteur artistique David Laurin suivant là aussi dans les traces de son prédécesseur (Michel Dumont a signé de nombreuses traductions de pièces, seul et avec son complice Marc Grégoire au fil des années). Couronnée de prix et récipiendaire de neuf nominations aux Tony Awards lors de sa création à Broadway l’an dernier, Oslo nous replonge en 1993 à l’époque où deux diplomates norvégiens se lancent «un défi insensé : orchestrer une série de négociations clandestines entre l’État d’Israël et l’Organisation de libération de la Palestine ». C’est leur détermination qui mènera à la signature des accords d’Oslo (d’où le titre de la pièce) par Yitzhak Rabin et Yasser Arafat sous le regard obnubilé du Président américain Bill Clinton. Pour mettre en scène cette première pièce, les directeurs font appel à Edith Patenaude, dramaturge, comédienne et directrice artistique de la compagnie de théâtre toute féminine de Québec Les Écornifleuses (c’est elle qui a mis en scène et adapté le Titus présenté au Prospero plus tôt cette saison) qui mènera une grosse distribution majoritairement masculine, mais qui a bien promis de s’entourer de femmes au niveau de la conception et de la technique. Sur scène, on retrouvera Emmanuel Bilodeau, Isabelle Blais, Félix Beaulieu-Duchesneau, Luc Bourgeois (tout récemment dans Impromptu au Rideau-Vert), Jean-François Casabonne (l’année dernière dans Mazal Tov et l’an prochain aussi dans le Coriolan de Robert Lepage au TNM), Reda Guerinik et Jean-Moïse Martin (qui seront aussi de Coriolan !), Steve Gagnon (qui vient de faire un malheur avec son adaptation du Songe d’une nuit d’été au Théâtre Denise-Pelletier), Ariel Ifergan, Marie-France Lambert (sublime plus tôt cette saison dans Les Enivrés au Prospero et très attendue dans le Britannicus du TNM l’an prochain), Justin Laramée et Manuel Tadros qui vient de terminer les représentations de Comment je suis devenu musulman à La Licorne.


2. Des Souris et des Hommes de John Steinbeck



Vingt-et-un ans après avoir lui-même joué le rôle qui allait changer à jamais sa carrière de comédien, Lennie dans Des Souris et des Hommes de John Steinbeck, Michel Dumont laisse une de deux dernières traces dans cette nouvelle saison : La reprise de ce classique intemporel et dont on ne se lasse jamais, le fruit d’une rencontre avec Vincent-Guillaume Otis (le sergent-détective Patrick Bissonnette de District 31) et Benoit McGinnis qui rêvaient de reprendre cette pièce. Très confortables avec cette idée, Traversy et Laurin en font la deuxième production de leur première saison. Reprenant le rôle de George que feu Hubert Loiselle a joué aux côtés de Jacques Godin dans le célèbre téléthéâtre de Radio-Canada réalisé par Paul Blouin et ensuite repris aux côtés de Michel Dumont sur la scène du Port-Royal en 1987, Benoit McGinnis (qui vient d’épater tout le monde dans L’Homme-Éléphant au Rideau Vert) sera le partenaire de Guillaume Cyr en Lennie, lui qui vient de triompher dans La Meute de Catherine-Anne Toupin à La Licorne, une production qui multipliera les supplémentaires dans les prochains mois. Autour d’eux ? C’est Luc Proulx (le sympathique McFee dans O’) qui incarnera le vieux Candy, rôle déchirant joué tour à tour par monsieur Duceppe dans le téléthéâtre et Benoit Girard (qui nous quittait l’an dernier et qu’on a connu dans tant de rôles à la télé et au théâtre, notamment dans Les Rescapés et Harvey chez Duceppe). Marie-Pier Labrecque (Les Enivrés plus tôt cette saison et la sympathique réceptionniste dans O’) succédera à Luce Guilbault dans le téléthéâtre et Johanne Fontaine sur scène. Nicolas Centeno, Maxim Gaudette (Impromptu au Rideau-Vert il y a quelques semaines et Britannicus aussi l’an prochain au TNM), Mathieu Gosselin, Martin-David Peters et Gabriel Sabourin compléteront la distribution. Impressionnante. Du 24 octobre au 1er décembre.


3. Consentement de Nina Raine




Du 12 décembre au 2 février, contrairement à la tradition – à laquelle, quand même, monsieur Dumont a fait entorse lui aussi quelques fois au fil des années –, la troisième pièce de la saison, la «pièce de Noël», ne sera pas une comédie, bien qu’avec Nina Raine, il faut s’attendre à humour et sarcasme. Traitant du harcèlement sexuel au travail et – le titre l’indique – la notion de consentement, cette nouvelle pièce toute fraîche de l’auteure de Tribus (une pièce déjà montée à La Licorne en 2014, traduite par Jean-Simon Traversy et mise en scène par Frédéric Blanchette qui tiendra la barre de celle-ci aussi) nous transporte dans un grand bureau d’avocats où, on dirait, on oublie vite les règles et les lois. Une tragi-comédie donc, que l’on nous promet aussi « dérangeante qu’intelligente ». Pas de doute. Sur scène, on retrouvera Anne-Élisabeth Bossé, Patrice Robitaille, Marie Bernier, Véronique Côté (sublime dans le Titus des Écornifleuses dont je parlais plus tôt), David Savard (lui aussi dans Impromptu au Rideau-Vert il n’y a que quelques semaines), Mani Soleymanlou et Cynthia Wu-Maheux (superbe dans Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit ces jours-ci sur la scène de Duceppe et qui sera aussi de Prouesses et épouvantables digestions du redouté Pantagruel au Théâtre Denise-Pelletier à l’automne).


4. Le Terrier de David Lindsay-Abaire



Quand on dit qu’il n’y a pas de hasard… ou qu’il y en a de drôles. Choisissez votre camp. La quatrième pièce de la saison en sera une de David Lindsay-Abaire, un auteur que Michel Dumont avait programmé il y a quelques années avec sa pièce Du bon monde dans laquelle on avait retrouvé Josée Deschênes. Quelques années plus tard, Jean-Simon Traversy, avant de devenir codirecteur de Duceppe, met en scène Le Terrier du même auteur à la petite Salle Fred-Barry et Michel Dumont décide qu’il aimerait transporter cette pièce chez Duceppe comme il l’a fait dans le passé pour Portraits-24 poses de Serge Boucher créée au Théâtre d’aujourd’hui et À présent de Catherine-Anne Toupin créée à La Licorne (entre autres). Ainsi, la seule pièce à vraiment mettre en scène une famille cette saison sera cette reprise ‘grand public’ très attendue. Mettant en vedette Sandrine Bisson, Frédéric Blanchette (comme comédien cette fois, lui qui était de la distribution de L’Homme-Éléphant plus tôt cette saison), Pierrette Robitaille qui fera un retour sur scène après avoir cédé le rôle de Victoire à Danielle Proulx dans Enfant Insignifiant ! à cause de problèmes de santé et André-Luc Tessier. Une pièce à voir ou à revoir, du 13 février au 23 mars.


5. La Face cachée de la Lune de Robert Lepage



Décidément, la prochaine saison sera celle de la rentrée au bercail (mais est-ce vraiment son bercail puisque Québec est son port d’attache ?) de Robert Lepage… et de ses productions. Non seulement reprendra-t-il encore 887 au TNM et créera-t-il un nouveau Coriolan en français après l’avoir monté à Stratford cet été en anglais, mais encore son one man show joué à travers le monde d’abord par lui puis parallèlement par Yves Jacques, La Face cachée de la Lune, viendra clôturer la saison 2018-2019 de Duceppe. Une chance formidable pour les Montréalais de voir ou revoir cette pièce qui devrait atteindre les 450 représentations à Montréal après avoir tourné partout on and off depuis plus de quinze ans. 28 représentations avec des possibilités de supplémentaires ? Pariez que ce sera plein. Du 3 avril au 11 mai 2019.


Hors saison



Innovant déjà comme ils l’avaient promis, Traversy et Laurin ont mis la main sur la production de J’aime Hydro de Christine Beaulieu qui fait le tour du Québec depuis plus d’un an maintenant, est aussi joué en Europe (d’ailleurs, Christine Beaulieu avait enregistré un message pour le lancement de la saison, en direct de Madrid !) et qui fait beaucoup jaser. Ainsi, les abonnés de Duceppe – et tous les autres amateurs de théâtre montréalais, il va sans dire – auront l’occasion de voir ce spectacle hors du commun, mettant en vedette l’auteure entourée de Mathieu Gosselin et Mathieu Doyon dans une mise en scène de Philippe Cyr. Une excellente idée !


Accessibilité


Dans un esprit d’ouverture et d’accessibilité, les codirecteurs ont aussi pensé une nouvelle formule d’audition qui s’apparente à celles du Quat’Sous mais qui permettent en fait aux cinq metteurs en scène de la saison suivante de voir une soixantaine de comédiens et comédiennes moins connus qui auront la chance de se faire valoir. Cette initiative a pour but à la fois d’ouvrir sur les communautés culturelles, les différentes générations et de nouveaux visages.Les billets seront aussi plus accessibles aux jeunes de 18 à 35 ans avec le nouveau programme Ton âge = Ton prix. Hydro-Québec, à titre de commanditaire, permettra ainsi aux jeunes de 18 ans de se procurer des billets à 18$, etc… jusqu’à 35 ans, 35$. Une excellente idée pour aider à faire découvrir le théâtre ou amener des gens qui ne se risqueraient pas à 50$ et plus du billet.Ainsi, la première saison du duo Traversy-Laurin s’annonce des plus prometteuses. On a bien hâte de voir ce que ça donnera au-delà du papier et des affiches, mais on ne peut faire autrement qu’être impressionné par leur aplomb, leur innovation et leur immense respect pour cette institution qui devrait connaître une année magnifique.


Duceppe – Question de voir le monde autrement – Saison 2018-2019

Direction artistique: David Laurin et Jean-Simon Traversy

Abonnements par téléphone : 514 288-5034

Abonnements en ligne : duceppe.com/abonnement

Billets individuels en ligne : duceppe.com/billets

Billetterie de la Place des arts : 514 842-2112

Informations : www.duceppe.com

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