• Yanik Comeau

«Logic of the Worst/Logique du pire» d’Étienne Lepage et Frédérick Gravel: Philo schizo

par Yanik Comeau (Comunik Média)

Avec Logic of the Worst / Logique du pire, l’auteur de Rouge Gueule, Robin et Marion et Toccate et Fugue explore des tabous qui laissent bouche bée, des choses dont on ne parle pas surtout en les poussant à un tel niveau d’absurdité qu’on ne peut faire autrement que de s’en régaler. Si Beckett, Ionesco, De Obaldia, Tardieu vivaient toujours, ils se délecteraient de ce que leur héritage a créé ici.



Les représentations de Logic of the Worst qui devaient avoir lieu à La Chapelle, Scènes contemporaines ont subi le pire de la logique des mesures sanitaires gouvernementales et ont dû être repoussées. C’est finalement dans le cadre du festival Wildside Remix du Centaur que la version anglaise de Logique du pire va enfin à la rencontre de son public. Et c’est un public de tous âges qui remplissait les sièges du Centaur hier soir. Un public qui a été happé de plein fouet d’entrée de jeu par le monologue de Jon Lachlan Stewart parlant du choix entre le bonheur de boire jusqu’à la mort par cirrhose ou interrompre sa consommation d’alcool complètement. Qu’est-ce qui ferait le plus mal ? Un public qui a adoré le ping-pong verbal entre Marie Bernier et Philippe Boutin discutant de la valeur de l’introspection. Un public qui a été fasciné, amusé, horrifié par la reconstitution du « crime » de Marilyn Perreault qui a assassiné par accident un pauvre innocent avec une poignée de porte qui lui a défoncé le crâne et brouillé la cervelle incarnée par un demi-cantaloup bien juteux. Un public qui riait de plus en plus jaune pendant le récit de « sexualité » et de masturbation excessive jusqu’à la mutilation – et au-delà – de l’appareil génital de Philippe Boutin. Un public qui s’émerveillait devant le niveau d’absurdité du récit de Yannick Chapdelaine décrivant son inutilité comme guide et interprète pour un groupe de vieux Allemands en visite à Montréal qui connaissaient mieux la ville que lui, parlaient français entre eux pour éviter qu’il se sente à l’écart et racontant sa surprise devant son excitation à force de se trouver main dans la main avec une des vieilles dames. Malaises contagieux et délire devant cette exploration des limites, des balises et jusqu’où on peut les repousser.



Tout le spectacle est composé de tableaux solos, duos, trios, de groupe qui explorent les limites ou non-limites de la logique du pire. Pas de doute qu’au-delà de susmentionnés dramaturges maîtres de l’absurde, les grands philosophes de l’histoire tout autant que leurs contemporains auraient de quoi à se mettre sous la dent avec Logic of the Worst.


À l’exception de Jon Lachlan Stewart, les interprètes jouent tous dans leur langue seconde avec un accent que l’on finit rapidement par oublier. Malgré le vocabulaire exigeant de cette très fine traduction, les comédiens arrivent à jouer avec une justesse impressionnante. Aucun doute que j’aurais aussi aimé voir la version originale française mais à aucun moment se sent-on lésé grâce au jeu impeccable des cinq interprètes. On rit beaucoup – parfois jaune, comme je le mentionnais plus tôt – mais on est aussi heurté par ces personnages qui poussent la philosophie à des niveaux de sports extrêmes.



Comme premier spectacle « post-pandémie » après près de trois mois d’abstinence, je peux dire que j’ai été servi. Si vous êtes à l’aise avec la langue de Shakespeare, courez au Centaur dès maintenant !


Logic of the Worst / Logique du pire Texte: Étienne Lepage Mise en scène: Étienne Lepage et Frédérick Gravel Interprétation: Jon Lachlan Stewart, Yannick Chapdelaine, Marie Bernier, Marilyn Perreault, Philippe Boutin Scénographie et costumes: Romain Fabre Lumière: Alexandre Pilon-Guay Direction technique: Caroline Nadeau Musique: Robert M. Lepage et Frédérick Gravel Production: Étienne Lepage Production déléguée: DLD - Daniel Léveillé Danse Coproduction: Festival TransAmérique et Théâtre de l’Ancre (Charleroi) Présenté en partenariat avec La Chapelle, Scènes contemporaines pour le Festival Wildside Du 2 au 5 mars 2022 (durée: 1h15 sans entracte) Théâtre Centaur, 453, rue Saint-François-Xavier, Montréal Réservations: 514-288-3161 – https://centaurtheatre.com/fr/shows/logic-of-the-worst/ Photos: Denis Farley et Gunther Gamper

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